Après un premier album en 2014 et quelques titres isolés, la provençale Thalie Nemesis (soit la muse comédie de la vengeance chez les Héléniques) revient avec un nouvel EP Catarsi Apotropaica chez Transmission Nova Records, plus construit et cohérent sans doute et dont le mélange indus/ambient a sonné agréablement à mes oreilles. Aux commandes solitaires de son projet, un entretien s’imposait avec celle dont on précisera, honnêteté oblige, qu’elle collabore à l’occasion avec la présente feuille de choux. Peu importe, il sera question d’Arménie, d’Harmonie, de la femme et de supplément d’Âme, et des démons que l’incantation du titre de l’album doit repousser. Rencontre.
Comment travailles-tu sur ce projet monocéphale ? Es-tu complètement seule, même pour l’enregistrement, ou as-tu des gens autour de toi ?
Je travaille et enregistre seule. C’est un « one woman band » ! Cette année, l’ai toutefois travaille quelques arrangements avec un musicien qui intervient dans la scène sombre avec son « one man band’ et a notamment réalisé un album avec Nicolas Dick de Kil the Thrill.
La question de l’Arménie revient souvent dans ton travail, en particulier sur le titre « No surrender », avec ce sample d’un instrument traditionnel (lequel est-ce, d’ailleurs ?) Peux-tu nous parler de ton lien avec cette cause ?
Oui, effectivement, la question de Arménie revient beaucoup sur cet EP et le titre « No Surrender » l’évoque particulièrement. J’y ai placé un sample de dzourna, qui est une flûte très orientale, utilisée à la fois dans les danses arméniennes mais dans d’autres musiques de l’Anatolie, la Turquie, etc. Les Arméniens et les gens issus de la diaspora arménienne ont coutume de dire qu’il faut toujours se relever, jamais s’avouer vaincu. D’où le titre de ce morceau.
D’une manière générale, « no surrender » est pour moi le titre le plus intense de l’EP, que veulent dire les paroles, pour toi ?
Et si on lit les paroles « même assiégée, même profanée / pas de reddition ». C’est marrant que tu trouves que ce titre est le plus intense, je pensais également à « A barbaric language », plus indus et un brin metal, mais ok ! Du point de vue des paroles, c’est effectivement très intense quand on relie ce titre au sort des Arméniens du Haut-Karabakh qui m’a particulièrement émue pendant le Covid. Cent vingt milles personnes ont été victimes du blocus de Latchine, puis ont été affamées avant d’être bombardées, leurs maisons détruites, etc… L’Etat du Karabakh a été tout bonnement rasé de la carte, tous ses habitants déportés. Des camps de concentration ont même été construits, visibles grâce à des drones. Une horreur. Les quelques citoyens d’origine arménienne que nous sommes ont alors essayé d’alerter l’opinion publique, notamment sur les réseaux sociaux, alors que les médias se refusaient à en parler. Mais nous avons dû assister à ce cauchemar, impuissants, quand on ne nous a pas tout simplement fait taire. Ce morceau, « No Surrender », témoigne de cette histoire. Mon EP est sur- ce point nettement plus politique que mon précédent album.
Je trouve ton disque plus « atmosphérique », plus « planant » que tes précédents projets, c’était voulu ou c’est venu comme ça ?
C’est curieux que tu trouves que cet EP est plus atmosphérique que mon album. Je pensais réellement le contraire. Ou du moins, j’ai vraiment eu la volonté d’alourdir le son, je voulais des rythmiques plus massives et des sons plus denses. Je pense encore ici à « A barbaric language », qui pour moi est révélateur de ce nouveau son. On m’a souvent dit que le premier album sonnait un brin Dead Can Dance, alors que les retours sur le EP penchent plutôt vers la référence à Nine Inch Nails, ce genre de groupe.
Justement, cette évolution plus indus était donc voulue ?
Oui, c’est le cas. J’ai composé de manière différente, en recherchant davantage le côté percussif et les contrastes marqués que le côté ambiant/immersif de mon premier opus. Le chant suit cette dynamique-là. Il se veut plus incisif, parfois parlé, il est plus rythmique et suit la composition. Je voulais qu’il soit davantage intégré à la musique, pas qu’il la surplombe, ce qui était le cas sur mon précédent album.
Tu as fait une collab’ remarquée avec Phillip K, raconte-nous un peu l’histoire, et pourquoi d’ailleurs ne pas avoir mis le titre sur l’EP ?
Elle n’est effectivement ni sur le EP ni sur le futur album, car nous avons déjà enregistré pas mal de titres ensemble et nous prévoyons de les sortir sur deux EP, voire un album entier… enfin, nous verrons… mais nous sommes bien heureux de notre association musicale !
Je me suis demandé si ça n’était pas pour garder une dimension essentiellement féminine ?
C’est vrai qu’au départ, je voulais vraiment faire entendre la voix des femmes sur mon EP. En réalité, il est composé de plusieurs strates interprétatives. L’Arménie y est représentée par la figure féminine qui en est en quelque sorte l’allégorie et dont la voix est étouffée par des mobiles économiques et des alliances politiques iniques et qui ne laissent pas de place à l’humain.
Pour rester sur ce sujet, je pense au titre « Cassandre », parle-nous de cet aspect de ton travail, de cette idée de la femme archétypale ?
« Cassandra » est bien sûr liée au mythe antique. C’est cette voix proleptique que l’on refuse d’entendre et qui se révélera malheureusement bien visionnaire plus tard, une fois que les évènements funestes auront lieu. La puissance de l’inconscient me fascinera toujours. Il marque mes créations car il s’inscrit très souvent dans ma vie. Je me rappelle par exemple de cette conversation où j’avançais que j’avais « le syndrome de Cassandre », ne sachant pas que cela existait réellement. En faisant ensuite une recherche à ce sujet, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que ce syndrome existait vraiment !
Si ta musique devait être la BO d’un film ou d’une série, ce serait quoi ?
Si ma musique devait être la BO d’un film, elle serait sur Tueurs-Nés d’Olivier Stone (merveilleuse BO de Trent Reznor).
De quoi en as-tu marre qu’on te parle concernant ta musique, et au contraire, de quoi aimerais-tu qu’on te parle plus souvent ?
Borne question… Peut-être du son, du mixage… D’une part, le mix est subjectif, il m’est arrivé de donner mes morceaux à mixer à des zikos dont c’était la spécialité et puis finalement de ne pas être plus ravie que ça à l’écoute du résultat… Donc, oui, c’est un point qui a tendance à m’agacer… D’autre part, la technique, c’est bien sûr une dimension de la musique, mais pas la seule et pas la plus importante. Il y a l’émotion, l’intensité de ce qu’on exprime
et sa vérité, la qualité de la composition et des arrangements. Les arrangements, c’est peut-être le point le plus important, d’ailleurs… Du coup, j’aimerais qu’on me pose plus souvent des questions sur ces points-là l’émotion, l’intensité ou la composition et les arrangements.
Et pour parler un peu des copains, que ce soit en musique ou autre, y a qui, y a quoi qui t’inspire en ce moment ?
En ce moment, c’est la musique de Mutterlein, de Camecrude (excellent projet ritual/darkfolk occitan, ndlr), de Chelsea Wolfe et de Viagra Boys qui m’inspire. Mais pas que ! En littérature, coup de foudre pour Jeanne Rivière et son « Lorraine brûle », véritable histoire de notre génération X qui reste underground malgré le quotidien!
Sarg
octobre 2025

